Mon discours de cet après-midi au Zénith

J’ai eu la chance m’exprimer au Zénith avec l’association Eklore cet après-midi. Voici les quelques mots que j’ai prononcés, merci aux organisateurs et à toutes les personnes présentes et à leurs réactions chaleureuses

Journée internationale des droits des femmes… car on a tendance à oublier que les femmes ont des droits ! Il faut un jour spécial, pour le rappeler à toutes, à tous, à nous-mêmes ! C’est sidérant ! Et pourtant, nous en avons besoin, tellement tellement besoin.

Car, et je vous le dis en tant que Rabbin, nous sommes beaucoup trop croyantes :

  • Nous croyons qu’ « une femme ne peut pas être forte » ? Si, elle peut, et de toutes les façons qu’elle choisira.
  • Qu’ « une fille débrouillarde est un garçon manqué » ? Non, c’est une fille débrouillarde.
  • Que « si je raconte, personne ne me croira » ? si, on veut te croire.
  • Que « si je raconte, tout le monde va m’en vouloir » ? Non, on ne t’en voudra pas, ni de ton silence, ni de ta parole, c’est toi qui décides.
  • Que « une petite blague (sexiste) ne fait de mal à personne », si, elle fait du mal, beaucoup de mal.
  • Que « les femmes qui crient sont hystériques » ? Non, elles sont en colère, nous sommes en colère, c’est un droit, c’est un devoir, La colère juste nous honore.

Toutes ces croyances, et beaucoup d’autres, doivent être remises en question.

Le religieux doit servir à désacraliser les croyances passées, pour les réexaminer, et trouver de meilleures solutions. Le vrai sacré, c’est le respect.

C’est en tant que rabbin que je dis aux femmes, à tous les stades de la vie : vous avez votre place.

  • Je dis aux jeunes filles de 12 ans pour leur bat mitsva : c’est vous qui dirigez l’office.
  • Je dis aux femmes en deuil : vous avez toute votre place dans la cérémonie

La société est comme une étoffe tissée de chacun de nos actes, comme ce vêtement (le Tallit).

  1. La culture du viol est comme une étoffe tissée de chacun des actes d’inégalité.
  2. La culture du respect est comme une étoffe tissée de chacun de nos actes de liberté.

Chaque fil est important, chaque acte est important, les petits, les grands, tous.

  1. Couper, user, élimer, déchirer, tous les fils de la culture du viol Déchirer la culture du viol, à chaque occasion, rapidement. Et si elle résiste, on se lève, on se casse, on reviendra avec des ciseaux.
  2. Tisser, renforcer, protéger, consolider, la culture du respect : Renforcer l’étoffe de la dignité, nous en vêtir et lorsqu’elle glisse de nos épaules (car elle glisse) la réajuster, encore et encore et les unes pour les autres.

Voici un tallit il est le symbole juif de la responsabilité. Dans ma synagogue, et dans la majorité des synagogues du monde (mais pas en France) : les femmes et les hommes portent ce tallit à égalité.

Ce tallit, quand on le voit, nous rappelle que nous sommes toutes « à l’image de dieu », investies d’un pouvoir de création sociale, fortes. Nous sommes des tisseuses ! fabriquons-nous des « vêtements de splendeur ».

 

Avant de conclure, un message pour tous nos partenaires masculins conscient que l’égalité n’est pas un « problème de femmes » mais notre problème à toutes : Merci, et chapeau.

Une petite précision : j’ai tout dit au féminin, mais vous étiez totalement dans mes pensées, c’était ainsi que l’enseigne la bonne grammaire française, du féminin INCLUSIF.

En tant que rabbin, mes derniers mots seront :

Yéchar koaH, que votre force continue à se projeter droit en avant.

Paracha Tetsavé: Sommes-nous élitistes ? grand-prêtre, gourous et savoirs partagés…

Le poète latin Térence disait deux siècles avant l’ère chrétienne : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger! »

Certains humains possèdent-ils une grâce particulière ? Certains sont-ils prédestinés à commander, et d’autres à obéir ? Certains à officier, d’autres à répondre, certains à étudier, d’autres à rester dans l’ignorance ? Ne laissons aucun suspense sur cette grave question: la réponse est « non ». Nous sommes tous égaux et égales. Comment comprendre alors le rôle particulier des prêtres évoqué dans notre paracha?

La Torah, les cinq livres, le Houmach, évoque tous les domaines de la vie : la pensée bien sûr, mais aussi le quotidien, le politique, le juridique et même le médical lorsque le lévitique décrit les maladies de peau, l’architectural, la menuiserie, la sculpture, l’orfèvrerie et la couture. Ces thèmes sont évoqués aussi bien dans le lévitique, troisième livre de la torah, que dans notre livre, l’Exode, chemot, d’où est tirée la paracha tétsavé.

La lecture publique de tous ces sujets est une façon d’affirmer que rien de ce qui est humain n’est étranger à personne, que nous sommes égaux en droits, et également légitimes dans nos aspirations. Tout ce qui est humain nous concerne, personne n’a le droit de nous en écarter, et nous n’avons pas non plus le droit de nous détourner.

Le sacré en particulier appartient à toutes et tous : Chaque semaine nous lisons une paracha de la torah, chaque année, ou tous les trois ans, nous terminons sa lecture intégrale. Chaque chabbat, lorsque nous lisons, nous annonçons le chapitre et le verset qui vont être lus pour que chacun puisse suivre, et ceci est une pratique récente qui remonte à la démocratisation des livres. Mais chaque chabbat, depuis plus de 2000 ans, nous soulevons le rouleau de la torah, le sefer, pour que tous puissent voir le passage concerné, et nous appelons à la torah même les personnes qui ne peuvent pas la lire directement, pour souligner qu’elle leur appartient, à eux aussi, sans exclusion. Nous devons être instruits ; les enfants savoir lire à 5 ans, étudier la michna à 10 ans, lire dans la torah et accomplir les commandements à 13 ans et s’initier à l’approche critique, dialectique et philosophique du talmud à 15 (Pirké avot 5 :21).

Pourtant, notre paracha semble affirmer le contraire. En nous parlant des vêtements des prêtres, elle souligne leur distinction ; et effectivement, la charge de la prêtrise est une question de caste, un domaine élitiste.

Le grand prêtre doit en effet porter des vêtements spécifiques (ex 28 :4) et en particuler:

·         Les épaulettes incluant des pierres de Choham (onyx) sur lesquelles sont gravées les noms des tribus d’Israël,

·         un collier, Le pectoral, composées de pierres précieuses qui elles aussi symbolisent le nom des tribus d’Israël,

·         un fronteau, sur lequel est écrit «  spécial pour l’Eternel », kadoch lachem

Ces éléments soulignent son rôle spécifique et le différencient du commun des mortels, de nous. Quid de la démocratie que j’évoquais ? Est-il normal que le grand prêtre possède ce rôle privilégié ?

Je veux vous proposer deux réponses : la réponse textuelle, et la réponse historique.

Ainsi que le texte le souligne, le costume d’Aaron lui rappelle sa responsabilité et non ses privilèges : en tant que pontife, il crée un lien entre le quotidien des enfants Israël (dont il porte les noms sur ses épaules et sur son cœur) et le caractère sacré de la vie (symbolisé par le fronteau incluant les quatre lettre de l’éternité).

28 : 29 Et Aaron portera sur son cœur, lorsqu’il entrera dans le sanctuaire, les noms des enfants d’Israël, inscrits sur le pectoral du jugement: commémoration perpétuelle devant le Seigneur.

30 Tu ajouteras au pectoral du jugement les ourîm et les toummîm, pour qu’ils soient sur la poitrine d’Aaron lorsqu’il se présentera devant l’Éternel. Aaron portera ainsi la phrase, le jugement, ( et non pas le destin comme traduit par le grand rabbinat) des enfants d’Israël sur sa poitrine, devant le Seigneur, constamment »

36 « Tu feras une plaque d’or pur, sur laquelle tu graveras, comme sur un sceau: « Consacré au Seigneur ».

Plus qu’une personne de pouvoir, le grand prêtre est donc avant tout un porte-parole, il transmet les paroles des enfants d’Israël à l’Eternel et celles l’Eternel auprès des enfants d’Israël. Telle est la réponse textuelle à la distinction du grand prêtre. Il ne représente pas, il transmet, il relie.

L’histoire a également répondu à cette question.

Le premier temple a été détruit en moins 587, le deuxième en 70. Depuis, les prêtres n’ont gardé de leurs devoirs et de leurs privilèges que de rares éléments symboliques. Quand bien même le troisième temple serait reconstruit, l’établissement d’une filiation réelle nécessaire au service du temple est quasiment impossible. Ainsi, le judaïsme est devenu démocratique, remplaçant la charge héréditaire de la prêtrise par la prééminence des sachants, le savoir étant ouvert à toutes et à tous.

D’une façon symbolique, nous sommes donc les héritiers des prêtres, et cela aussi se traduit dans nos vêtements. Rappelez-vous du 6e chapitre du Deutéronome, premier chapitre du chéma israel, que nous lisons matin et soir :

וְאָהַבְתָּ, אֵת י »י אֱלהֶיךָ, בְּכָל לְבָבְךָ וּבְכָל נַפְשְׁךָ, וּבְכָל מְאדֶךָ. וְהָיוּ הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה, אֲשֶׁר אָנכִי מְצַוְּךָ הַיּוֹם, עַל לְבָבֶךָ. וְשִׁנַּנְתָּם לְבָנֶיךָ, וְדִבַּרְתָּ בָּם, בְּשִׁבְתְּךָ בְּבֵיתֶךָ וּבְלֶכְתְּךָ בַדֶּרֶךְ, וּבְשָׁכְבְּךָ וּבְקוּמֶךָ. וּקְשַׁרְתָּם לְאוֹת עַל יָדֶךָ, וְהָיוּ לְטוטָפת בֵּין עֵינֶיךָ. וּכְתַבְתָּם עַל מְזֻזוֹת בֵּיתֶךָ, וּבִשְׁעָרֶיךָ.

וְנָתְנוּ עַל צִיצִת הַכָּנָף פְּתִיל תְּכֵלֶת. וִהְיִיתֶם קְדשִׁים לֵאלהֵיכֶם

Le tallit, et les tefilines nous appartiennent à tous, la table du chabbat réunissant famille et amis est facile à mettre en place.

La tradition juive d’aujourd’hui est le contraire de l’élitisme, elle est ouverte à tous ceux qui veulent s’impliquer, à toutes celles qui veulent étudier, telle est la vision que nous défendons ensemble.

Chabbat chalom