L’antichoa

Yom Hashoa. Le jour de l’extermination.

Aujourd’hui, ce 15 avril 2015, ce 26 nissan 5775, nous sommes ici, nous sommes vivants, nous sommes ensemble, nous sommes debout face au passé.
Je suis ici en tant que française, au premier plan de cette extermination des enfants français, perpétrée par un gouvernement français, commémorée dans ce square du XXe arrondissement.
Je suis ici en tant que juive, en tant que Rabbin, qui tente d’accueillir les blessures des rescapés, des enfants de rescapés, et notre blessure dans notre besoin de sécurité, notre terrible perte en termes d’identité, en tant que personne qui essaye d’aider à réparer un peu le vide identitaire.
Je suis ici en tant qu’humaine qui s’interroge : Que peut-être l’humanité après la choa ? Que reste-t-il de nous ? Ce poids du passé nous attire vers la terre, nous attire vers le gouffre. Il continuera à nous attirer jusqu’à ce que nous l’ayons résorbé.
Les événements du monde d’aujourd’hui, les génocides du 20e siècle et ceux qui se déroulent en ce moment même nous le crient en face : le poids de la choa n’est pas résorbé, le trou noir créé par cette arme de destruction massive de l’humanité est encore là et nous attire à lui.
Et pourtant nous sommes là, et nous sommes ensemble, et nous sommes debout, et ceci est un acte d’une très grande puissance, c’est un très grand remède, un puissant signe d’espoir, le début d’une route vers la lumière. Le début.

Le programme du régime nazi était de détruire l’identité juive. Il a réussi à précipiter l’humanité dans le gouffre.
En s’attaquant à des enfants, le nazisme s’est attaqué à l’enfance toute entière.
En s’attaquant à des humains dans leur droit à la différence, le nazisme a détruit l’humanité.

Car le propre de l’humain, c’est la différence.
L’humain n’est pas un robot, son identité n’est pas une égalisation. Quand des humains se réunissent, ils forment un groupe d’individus, pas un corps, pas une totalité dans laquelle l’humain devrait se fondre, se dissoudre, disparaitre en fumée.
En réduisant des êtres humains, des enfants, à une chose qu’on peut brûler, Hitler a nié cette chose en plus qui nous anime et qui fait de nous plus des objets. Il a voulu nous fondre en un seul monstre dont il aurait la tête, unis dans l’adoration et dans la terreur.

Le nazisme ne s’est pas attaqué à n’importe quelle identité.
Il s’est attaqué au judaïsme.
En faisant cela, il touchait le point sensible de toutes les identités « autres ».
Le judaïsme, sagesse minoritaire en occident comme en orient, représente de tout temps l’altérité, l’Autre, Celui qui est solidaire, mais pas identique, celui qui ne se laisse pas convertir. Le judaïsme est l’autre dans l’espace.
Le judaïsme, sagesse antique, est également une tradition mère pour la chrétienté et pour l’Islam. Il représente le temps, l’histoire, la paternité, la filiation. La tentative d’assassinat du peuple juif, c’était un parricide. Le judaïsme est l’autre dans le temps.

Le judaïsme est un fervent défenseur de l’individuation.
Le symbole juif de la filiation, le symbole juif de la liberté et de l’indépendance de nos enfants, c’est la circoncision.
Par la circoncision, nous affirmons que nous sommes plus que nos corps, c’est nous qui façonnons notre être. Notre liberté va jusque-là.
Par la circoncision, nous affirmons que nos bébés ne nous appartiennent pas, ils sont avant tout dans l’alliance avec le créateur, ils ne sont pas nos choses, mais des acteurs libres.
J’ai appris récemment que dans l’enfer même des camps, dans le lieu de l’annulation de l’identité, certains déportés ont effectué des circoncisions. Le bébé allait mourir sous la main d’hitler, mais il était vivant et libre. Ces déportés en sursis devaient affirmer que la dignité humaine passe avant tout aucune vie n’est possible sans le droit pour l’individu de choisir qui il veut être, et de pouvoir ainsi faire le choix de la différence.

Alors je demande ce qu’est la choa. Et je sais que je ne peux pas en parler, car je ne peux pas l’appréhender, je n’arrive pas à me représenter ce qu’a pu être ce gigantesque assassinat programmé, et si j’y arrivais, je sais que je ne pourrais plus me tenir debout.
Et, je me tourne vers la question inverse : Qu’est-ce que l’anti-choa.

La choa, c’est la hiérarchisation des races. L’anti-choa, c’est dire que nous vallons tous autant.
La choa, c’est la volonté d’égaliser l’humain. L’anti-choa, c’est valoriser le génie propre de chacun.
La choa, c’est la terreur. L’anti-choa, c’est la paix et la liberté.
La choa, c’est la théorie du bouc émissaire, c’est dire c’est la faute des autres. L’anti choa, c’est quand j’assume mes responsabilités.
La choa, c’est nous considérer comme les bons et les victimes, l’anti choa, c’est nous considérer comme des acteurs responsables.
Car oui, les nazis ont pu faire croire à de nombreux citoyens qu’ils étaient les victimes, et qu’attaquer des femmes et des enfants, des artisans et des médecins, et les assassiner constituait une légitime défense.
La choa, c’est détourner le regard, l’anti choa, c’est voir en face le risque du mal, même quand il est en nous, et le canaliser.
La choa, c’est dire qu’un être humain ne vaut rien, l’anti-choa, c’est donner à chacun le sens de sa dignité.
La choa, c’est monter les uns contre les autres, les aryens contre les juifs, les collaborateurs contre la population. L’anti-choa, c’est travailler les uns avec les autres, c’est travailler là où notre action est bénéfique pour tout le monde.
La choa, c’est la confusion, l’anti choa, c’est la liberté d’être, la sagesse d’accepter les générations, la distinction.

L’anti choa, c’est t’aimer parce que tu n’es pas moi, c’est faire confiance à ta liberté.
Car, comme le dit ce proverbe qui reprend l’article 4 de la déclaration des droits de l’Hommes de 1798 : la liberté des uns commence là ou s’arrête celle des autres, il faut des limites.
La liberté exige des limites. Mais pas les limites du totalitarisme, pas les limites patriarcales « travail, famille, patrie ». Des limites qui libèrent, celle qui fondent le contrat social, « liberté, égalité, fraternité ».

Ainsi, je veux également dire que la liberté des uns commence là où COMMENCE celle des autres. Si ta liberté ne commence pas, la mienne est en danger, car celui t’oppresse me menace également.

Ce jour est celui de la commémoration.
La Choa a été une perte indicible pour le peuple juif, une atteinte dans nos corps, dans nos familles, dans notre dignité, dans notre identité, dans nos croyances, car comment croire en Dieu et comment croire en l’humanité après un tel chaos ?
Merci d’être là avec nous, votre amitié nous soutient dans notre humanité que nous devons continuer à cultiver en cette époque de violence.

Merci du fond du cœur, a notre maire du 20e, Madame Frédérique Calendra qui a permis à cette commémoration d’avoir lieu ici cette année encore, merci à Florence de Massol qui la représente ici, merci aux représentants des religions bouddhistes catholique musulmanne protestante et adventistes, merci aux communautés juives libérales, massorti et orthodoxes qui sont avec nous et merci aux représentants des associations et en particulier de la LICRA. Merci du fond du coeur à Marc Wluzcka qui a porté cet événement à bout de bras, ainsi qu’à tous ceux qui ont contribué à l’organisation.

La choa a été un renversement de l’identité humaine, merci à tous, de nourrir cette humanité par le courage face au passé, ici, au square Edouard Vaillant, en l’année du centenaire de sa mort, en ce lieu symbolique, en ce temps symbolique.

Un jour, il le faut, la choa nous semblera lointaine, toutes ses conséquences seront neutralisée, toutes les idées qui l’ont amenée seront réfutées, les sentiments qui l’ont permise n’existeront plus.
La braise des génocides sera éteinte.
Ce jour, nous fêterons ensemble notre libération en tant que juifs, oui, et en tant que Français, oh oui ! et en tant qu’humains.
D’ici-là je formule le vœu que nous soyons toujours plus nombreux, ici, square Edouard Vaillant, en ce jour, le jour de Yom Hashoa, pour prendre la mesure de cette horreur qui a voulu réduire 6 millions de personnes à une condition d’objet, qui a nié la conscience qui fait de chacun de nous un être humain. Cultivons toujours cette conscience.

Houlin – Traduction du texte sur le lait et la viande

Houlin bassar béHalav

Houlin bassar béHalav

5 ingrédients pour la recette de votre seder…

Quels seront les ingrédients de votre seder? De la pensée? De la tradition? De la pédagogie? Du midrach? De la projection vers le futur? Un peu de tout cela? Voici quelques documents à télécharger et à utiliser à votre convenance…

Bons préparatifs!

1 – textes de pensée et d’explications:

Ouvrir la porte à l’inattendu            André Néher, L’Exil de la parole p.58 et s.
Description du plat du Seder          Léo Cohn
Alors seulement assez pour nous !        Edmond Fleg
Renoncer au Hamets, renoncer à la violence      Floriane Chinsky
14 étapes pour une libération            Floriane Chinsky
Tout ce qui me suffit         Floriane Chinsky

Vous pouvez télécharger ce document à imprimer sur ce lien: pensées pour pessaH

2 – texte de la hagada

Sur le lien suivant: telecharger ici

3 – un document en translittération pour que chacun puisse suivre:

Chants du seder

4 – un midrach illustré: différentes visualisations des 4 enfants à imprimer pour que vos invités de tous âges et de toutes origines puissent discuter des différences entres les êtres humains et également de nos points communs:

4-enfants

5 – un tableau pour compter le Omer et avancer pas à pas jusqu’à Chavouot

compter le omer

Le bonheur de faire connaissance…

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Le Comité Interreligieux de la Famille Franciscaine était avec nous ce vendredi, représenté par 4 de ses membres, de tradition soufie, bouddhiste et catholique. Ce dimanche, nous avons pu écouter des musiques de différentes origines spirituelles au Palais de la femme, armée du Salut. Peu à peu les liens se créent, nous apprenons à nous connaître, et nous continuerons dans ces directions. Le prochain rendez-vous sera le vendredi 17 avril. Nous aimerions faire la connaissance de personnes ayant des engagements religieux ou philosophiques très pluriels, n hésitez pas et permettons à nos amis de rencontrer nos diversités!

Fabriquer du sacré, sans jamais se sacrifier ! Paracha Vayikra

Nous aimons nous sentir généreux et altruistes, agir seulement dans l’intérêt du bien, mais nous n’y arrivons pas toujours.
La paracha Vayikra nous parle des sacrifices, ces actes qui doivent nous permettre de « rattraper nos erreurs ».
Pourtant, nous nous souvenons que les premières offrandes et les premiers sacrifices ont mené au premier meurtre, au premier fratricide. Caïn, l’initiateur de la première offrande, a tué son frère Abel, justement à cause de « guerres d’offrandes ».

Alors, le sacrifice nous mène-t-il au pardon de la faute, comme le dit Vaykra, le lévitique, ou à la faute suprême, comme le dit la Génèse ? Les offrandes à Dieu amènent-elles la paix ou bien la guerre ?
Ces questions sont plus que jamais d’actualité.
Les sacrifices servent-ils à quelque chose, et si oui, à quoi ?

Lorsque les pirké avot disent « le monde repose sur trois choses », les trois choses mentionnées sont (selon chimon hatsadik): Torah, Avoda, Guémilout Hassadim.
Torah, l’étude, la guémilout Hassadim, le fait de faire du bien autour de soi et la Avoda.
על שלושה דברים העולם עומד–על התורה, ועל העבודה, ועל גמילות החסדים

Qu’est-ce que la Avoda ? Il s’agit du « service », de ce que nous faisons « pour Dieu », du culte que nous faisons au temple à l’époque où il existait et le « service du cœur », la prière, que nous chantons ensemble à la synagogue à notre époque.
Le monde reposait sur les sacrifices et repose sur le service du cœur qui l’a remplacé.

Les sacrifices au temple avaient des objectifs divers : Les olot marquaient les transitions de la vie, les naissances, les conversions, les guérisons… Les chélamim étaient les offrandes festives, consommées par toute la famille au temple. Les Hatat étaient amenée pour tourner la page après avoir commis une faute. Le acham s’adressait aux réparations, en plus des offrandes quotidiennes qui permettaient aussi aux prêtres de se nourrir.

Aujourd’hui encore, nous avons besoin de marquer les transitions, d’investir dans les fêtes en famille et entre amis, de réparer nos erreurs, de nous pardonner, et de faire vivre nos maîtres, nos enseignants, nos penseurs et nos thérapeutes et médecins.

Cela nous permet de nourrir à la fois le bonheur et la précision morale.
Cela nous permet de rendre nos vies sacrées, sacer-fere, dans toutes leurs dimensions, joyeuses et douloureuses.
Cela nous rapproche, karev, de nous-mêmes et des autres.

Se sacrifier, c’est se mettre dans une position de faiblesse, et peut-être aussi attendre des autres une reconnaissance, se mettre en état de victime, pousser les autres à une condition de persécuteur ou de sauveur, le trio infernal et fluctuant que démonte la théorie des jeux de l’analyse transactionnelle. Le « sacrifice » victimaire appelle le meurtre ou le suicide, comme dans l’histoire de Caïn et Abel, comme les meurtriers sacrifiés qui commettent des attentats.

Faire un Korban, ce n’est pas sacrifier quoi que ce soit, faire une offrande, ce n’est pas perdre quelque chose. C’est établir une proximité à travers le marquage des transitions de la vie, à travers la consommation de repas ensemble, à travers le rapprochement avec nos valeurs.
Notre tradition refuse le sacrifice au sens martyrologique du terme et nous invite au contraire à nous rapprocher, à faire des kornanot.

Puissions-nous toujours agir dans la liberté en rendant nos vies sacrée, avec l’aide de la merveilleuse pensée de notre tradition.
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Alors interrogeons-nous. Qu’est-ce qui aujourd’hui nous permet de nous rapprocher ? De nous rapprocher de notre idéal moral en réparant nos faiblesses ? De nous rapprocher de nous-mêmes en nous pardonnant nos faiblesses ? De nous rapprocher des autres en partageant des moments de joie avec nos proches, et avec les « étrangers » ceux qui sont un peu moins proches et peuvent avoir besoin eux aussi de notre chaleureuse amitié ?
La table familiale est censée remplacer l’autel depuis la destruction du temple. Lui donnons-nous cette fonction ? Suffit-elle à nous rapprocher ?
La prière est réputée remplacer le service des offrandes au temple. Arrivons-nous à l’investir de cette façon ? Y aurait-il d’autres choses à faire ?
L’étude nous permet-elle de nous élever comme nous le voudrions ? L’écoute attentive d’un rabbin suffit-elle à nous redonner courage ?
Que pouvons-nous faire pour ne jamais être des victimes, mais toujours des personnes qui prennent en main le caractère sacré de chaque instant de notre vie ?
Voici quelques questions à partager…

Un peu de douceur interconvictionnelle ce chabbat

Chers membres,

Notre communauté tient au dialogue, nous aimons apprendre les uns des autres.
Le CIFF est un groupe interconvictionnel engagé, une « fraternité » qui regroupe des personnes de convictions chrétiennes, musulmane, sikh, bouddhiste, et juive.
Des liens d’amitié les liens à notre synagogue et nous avons beaucoup à apprendre de leur expérience.
Ce vendredi nous aurons un dîner chabbatique en leur compagnie. Au programme: des chants, de l’amitié, et des échanges sur ce que signifie pour nous la découverte de l’autre.
Encore un petit pas vers plus de compréhension mutuelle….
Apporter un plat salé (sans viande) ou sucré + une boisson. Coordination des apports auprès de Catherine Klein (klein10cat@gmail.com ou 06 63 22 29 59)

Faisons beuguer le buzz, le rassemblement de Vayakel

Vous savez ce qu’est un buzz ?
D’après le Larousse, il s’agit d’une forme de publicité où le consommateur lance le produit. En 2001, le Harvard Business Review publiait un article qui analysait la nature du Buzz, et prouvait que plus de 2/3 de l’économie américaine était fortement influencée par ce phénomène.
Une publicité par le « bouche à oreille » ? Une publicité où le consommateur lance le produit ? Traduisons : C’est une forme de publicité où c’est la cible qui tire la flèche !

Et c’est bien ce que dit le Talmud : La flèche, c’est la langue !
בבלי ערכין דף טו :ב : אין חץ אלא לשון

Mais en fait, il me semble qu’on pourrait voir dans la notion de buzz une version marketing de l’idée de ‘même’, inventée par Richard Dawkins et publiée en 1976.
La mémétique, la science des mèmes, compare les idées à des gènes voire à des maladies, les idées seraient transmises, portées et répliquées par nous, avant que nous les retransmettions et les partagions à notre tour. Le « like » de facebook est loin d’être anodin !
Alors, sommes-nous contaminés sans le savoir ? Ou plus précisément : par quoi sommes-nous contaminés et en sommes-nous conscients ?
L’anthropologue Dan Sperber soutient que les idées sont plus ou moins contaminantes. Les idées, ou les histoires drôles ou tragiques, les citations de petites phrases abominables ou racistes, les citations positives également et les mots d’esprit. Tout cela passe par nous et se propage à travers nous.

Qu’est-ce qui fait le succès d’une idée selon lui ?
Trois facteurs entrent en compte :
1 – l’idée est-elle conforme à nos représentations mentales ?
2 – l’idée est-elle plus ou moins conforme aux représentations publiques ? Est-elle compatible avec ce que la plupart des gens croient déjà ? Est-elle défendue par des personnes faisant autorité ?
En résumé, nous sommes contaminés par les idées qui trouvent une accroche dans ce qui existe déjà dans notre pensée, et nous risquons de devenir nous-mêmes des éléments de contagion.

Alors pensons-y un instant. Quelles sont les idées qui nous envahissent ? Quelles sont les idées qui se propagent à travers nous ? Et quelle sont au contraire les idées que nous recherchons ? Celles que nous essayons consciemment de transmettre ?
Et les gens qui disent des atrocités racistes, que recherchent-ils ? Sont-ils victimes de contagion ? Sont-ils au contraire des contaminateurs conscients ? Ceux qui tentent de semer la terreur, quel est leur but ?
Et que faisons-nous, quand nous sommes nous-mêmes contaminés ?

Recherchons la parenté de ces concepts très modernes avec ceux de la tradition. En « langage juif », ces idées sont développées sous le nom de « lois du lashon hara », commandements concernant le mauvais langage. Il existe un interdit de s’exprimer d’une manière négativement contaminante. Ce commandement nous invite à être conscients de ce que nous véhiculons. Il remonte au temps de la Torah lui-même, qui interdit l’anti-communication et la compare à la lèpre. Déjà dans la Torah, on compare la propagation des idées mauvaises à celle d’une maladie.

On comprend bien pourquoi le traité talmudique araHin détaille les méfaits d’un mauvais usage du langage :
Le lashon harah détruit trois personnes : celui qui le dit, celui qui l’entend et celui dont on parle.
בבלי ערכין דף טו :ב :לשון תליתאי קטיל תליתאי, הורג למספרו ולמקבלו ולאומרו
Dans la perspective de la « contamination » des idées, on comprend bien pourquoi celui qui entend est victime autant que coupable. Il se fait le vecteur d’idées destructrices.

Le problème n’est plus du tout : « Est-ce que untel a réellement dit telle atrocité raciste ? » mais devient : « Qui me raconte cela ? Dans quel but ? Est-ce que je veux l’entendre ? Quel impact cela a-t-il sur moi ? Qu’est-ce que cela signifie socialement ? ».
Si les consommateurs boycottent le produit, les producteurs fermeront boutique. Si nous ne relayons pas les messages de terreur ou les messages racistes, ceux qui en font leur pain blanc devront se tourner vers du pain azyme.

Voilà donc la première mesure à mettre en œuvre pour faire taire les imbéciles dangereux : développer notre résistance à la contamination, en reprenant à l’envers les trois facteurs de Dan Sperber :
1 – Travailler sur nos représentations mentales pour qu’elles soient aussi imperméables que possible à ces idées racistes. Par exemple, on pourrait créer une fête au moment du printemps au cours de laquelle on parlerait de l’importance de respecter l’étranger puisque nous aurions nous-mêmes été étranger en pays d’Egypte. Le seder de PessaH aura lieu cette année les vendredi 3 avril et samedi 4 avril (seder communautaire).
2 – Réduire l’impact social de ces idées et nous appuyer sur les autorités capables de soutenir les visions humanistes auxquelles nous sommes attachés. C’est aussi à cela que servent les rabbins.

Telle est l’une des beautés de la paracha Vayakel-Pékoudé que nous lisons ce chabbat.
Elle nous parle de rassemblement.
Pas de rassemblement épidémiologique, pas de partage de slogans malveillants. Ceci, au contraire, c’était le rassemblement du veau d’or.
Au contraire, le rassemblement de notre paracha se fait par la création d’un espace d’échange conscient des idées. Un espace dans le temps : le chabbat, un espace matériel : le michkan, le temple portatif que transportaient les hébreux dans le désert.

Les meilleures idées de notre civilisation juive ne sont pas toutes « contaminantes », il ne suffit pas de les entendre une fois à la radio pour s’en souvenir comme si nous les avions nous-mêmes inventées. Mais elles sont restructurantes, elles sont « pertinentes ». Pour Dan Sperber, une idée est pertinente quand elle rapporte plus qu’elle ne coûte, quand l’effort qu’elle demande est moins dur que la qualité de pensée qu’elle apporte. Tel est le troisième critère du succès d’une idée selon lui, et c’est certainement le plus noble au sens juif.

C’est peut-être pour cela que les prières du matin insistent et répètent l’enseignement de la michna péa : l’étude de la torah équivaut à tous les commandements. En effet, étudier, approfondir, c’est repousser les mauvaises idées contagieuses et faire de la place aux bonnes idées couteuses.
פאה פרק א :אלו דברים שאין להם שיעור הפאה והבכורים והראיון וגמ »ח =וגמילות חסדים= ותלמוד תורה אלו דברים שאדם אוכל פירותיהן בעולם הזה והקרן קיימת לו לעולם הבא כיבוד אב ואם וגמילות חסדים והבאת שלום בין אדם לחבירו ותלמוד תורה כנגד כולם:

Voici quelques pensées que je souhaitais partager en nos temps médiatiques, en cette époque où les idées sont des armes, où leur diffusion est analysée et instrumentalisée. Notre vigilance est importante. Voici quelques contributions de la pensée juive à la pensée humaine, c’est par le cumul et la confrontation des sagesses que nous avançons le mieux.

Je me doute que ces quelques mots ne feront pas le buzz.
J’espère au contraire qu’ils seront une pierre apportée à l’édifice de notre liberté de penser.

Rabbin Floriane Chinsky

Liens: https://homosemiotikus.wordpress.com/2010/01/03/les-memes-une-facon-de-parler-la-contagion-des-idees-par-dan-sperber-post-in-progress/

Le plaidoyer de Moïse

La paracha de cette semaine est celle de la trahison, de la brisure et de la réparation.

Le veau d’or, les tables de la loi cassées, la discussion entre Moïse et Dieu pour sauver l’alliance.

C’est un puissant message d’espoir et de communication: les difficultés existent dans toutes les relations, mais elles peuvent être surmontées.

Ce chabbat à 9h (accueil) et 9h15 (début de l’étude) nous étudierons les textes et le commentaire de Rachi.

(feuille de source à télécharger: Ki Tissa)

Au delà des circonstances, la joie est entre nos mains… L’enseignement de Rabbi NaHman de Bratslav

Alors que les drames terroristes se suivent, je m’interroge. Que faire si le traumatisme s’ajoute au traumatisme et se cumule avec le traumatisme suivant ? Faut-il, de chabbat en chabbat, répéter les mêmes mots ? Car comment trouver des mots nouveaux lorsque les circonstances se ressemblent ?

Peut-on au lieu de s’adresser au désastre du moment, s’adresser à quelque chose de plus profond ? Comment nous soutenir mutuellement face à la peur ?

En regardant vers le passé, nous voyons que de tous temps nous avons été, en tant que juifs, confrontés à des massacres. Mais à chaque fois, nous avons eu la force de choisir les conclusions que nous voulions en tirer.

Quel effet ont-sur nous ces attentats ?
Nous ressentons plus fort encore la fragilité de la vie. Face à cette fragilité, on peut se dire qu’elle ne vaut pas la peine d’être vécue, renoncer, se replier, dépérir. On peut sentir au contraire qu’il faut profiter sauvagement de chaque instant, dans un pur présent qui oublie le futur. On peut se dire que puisque tout le monde souffre ou souffrira, autant tirer au mieux son épingle du jeu sans nous soucier des autres. On peut se trouver embarqués dans des superstitions, essayer de se raccrocher à n’importe quoi. On peut se dire que dieu n’existe pas. On peut entrer en conflit ouvert avec dieu, lui faire activement procès, ou se détourner de lui. On peut se rapprocher aussi, prier, étudier.

Je pense que toutes ces réponses sont humaines et compréhensibles, je peux toutes les sentir en moi, certaines plus dominantes, d’autres simplement en potentiel. Et je m’interroge : parmi ces réponses, lesquelles prévaudront ? Lesquels seront les nôtres et de quelles façons nos attitudes influenceront-elles celles d’autrui ? J’espère que nous réussirons, en tant que personnes, que membres d’une famille, d’une synagogue et membre d’un pays, à choisir les directions les plus nobles. A encourager nos proches à ne pas renoncer, mais au contraire à continuer à œuvrer avec vie, avec joie, avec bienveillance.

C’est ce que dit Rabbi NaHman dans les likouté moharan. Pour comprendre ce qu’est la joie, il propose une parabole. Lorsqu’une personne triste reste en marge du cercle des danseurs, il est possible de l’y faire rentrer, et il partage la joie des autres et oublie sa peine. De même, les sentiments douloureux et dangereux sont parfois rejetés en marge du cercle de notre conscience, la vraie joie est le mouvement de l’âme qui les ramène dans le cercle.

Notre paracha, Térouma, mentionne l’importance d’accepter les offrandes de « toute personne dont le cœur l’y incite », le midrach mentionne qu’il faut aimer l’ « Eternel » de tout son cœur, c’est-à-dire à la fois son yétser hatov, son penchant au bien, la force de vie, et le yétser hara, le penchant au mal.

Puissions-nous inclure dans notre travail personnel et dans notre travail social et civil, toutes nos pensées, et également les personnes en marge, pour que les forces qui nous rendent vivantes soient les plus fortes et que nous atteignions la joie, la joie inclusive, au sens de Rabbi NaHman.

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Et vous, quel est sur vous l’effet de ces attentats? Avez-vous des désirs précis concernant votre façon personnelle de gérer leur impact émotionnel? Souscrivez-vous à l’enseignement de Rabbi NaHman de Bratslav?

Amalgame – Intervention de Mano Siri à Ganénou le 8 février

Nous sommes partis de 2 occurrences :

1- faire l’amalgame entre islam et islamisme à partir d’un point de référence externe le terrorisme qui se revendique de l’Islam

2- « faire l’amalgame », c’est à dire mettre au même niveau des attentats meurtriers (exemple; Mehra, Hypercacher, Bruxelles) et des agressions qui marquent une hostilité envers … (Par exemple tous les incidents qui visent délibérément les lieux de culte musulman)

Exercice difficile, que de définir précisément l’amalgame, qui, si l’on s’en tient à la définition lexicologique et étymologique du dictionnaire Larousse désigne un mélange d’éléments hétérogènes, et vient du latin médiéval des alchimistes amalgama, de l’arabe ‘amal al-djamā, fusion, union charnelle.

Rappel utile et qui n’est pas dépourvu d’une forme d’intérêt presque « ironique ».

Il y a, nous le retiendrons, l’idée d’un mélange, d’éléments qui a priori ne sont pas semblables, qui sont même dans un total rapport d’altérité, pour les fusionner.

Mais revenons à nos deux premières occurrences :

Dans un cas (1) l’amalgame consiste à assimiler une chose à une autre, c’est à dire à faire comme si l’Islam se confondait avec et donc était identique à l’islamisme. Mais derrière cette idée, se pose aussi la question suivante : l’islam et l’islamisme sont-ils des éléments radicalement hétérogènes ? Autrement dit est-il totalement illégitime de « faire cet amalgame » qui n’en est peut-être pas un au sens premier…

Le but :

 » ‘essentialiser’, définir l’Islam à partir de l’islamisme et donc en tirer l’idée ou plutôt le slogan tous les musulmans sont des islamistes et donc potentiellement des terroristes ou des djihadistes

 » faire coller ensemble les musulmans avec les islamistes : par exemple si tous les musulmans sont systématiquement traités comme s’ils étaient des islamistes voire des terroristes en puissance, il est possible que beaucoup de musulmans finissent par s’identifier à cette image qu’on leur colle dessus. Processus d’identification

Donc le slogan « Pas d’amalgame ! » entendu dès le soir du 7 janvier est un appel à la distinction et à la retenue., une porte ouverte pour que les réformateurs de l’Islam – ils s’avèrent être assez nombreux à faire leur coming out ces temps-ci – puissent à la fois pointer des problèmes et établir des distinctions entre l’Islam et sa forme radicalisée, l’islamisme.

Dans l’autre cas (2) l’amalgame consiste aussi à mettre au même niveau des choses, en l’occurrence des actes qui juridiquement et pénalement sont hétérogènes même si les deuxièmes peuvent conduire aux premiers.

En effet les attentats meurtriers commis par Mehra, Coulibali (Hypercacher) ou au Musée juif de Bruxelles avait pour but unique de tuer et en l’occurrence de tuer un maximum de juifs parce qu’il étaient juifs, c’est tout. Alors que les agressions ou les dégradations visant des lieux de culte musulmans n’ont pas (pour le moment[1]) de finalité meurtrière mais visent à harceler, provoquer des musulmans en espérant une réponse qui mettrait le feu aux poudres et déclencherait une réaction en chaine.

Donc faire l’amalgame entre les attentats antisémites et les agressions anti-musulmanes cela revient à dire soit :

  1. C’est la même chose de harceler ou de provoquer des musulmans parce qu’ils sont musulmans que de tuer des juifs (c’est aussi grave)

Ou :

  1. C’est pas plus grave de tuer des juifs que de harceler des musulmans (finalement le meurtre de juifs ne serait pas aussi grave)

Donc ici faire cet amalgame cela revient à minimiser ou à surestimer l’un ou l’autre : absence de distinction propre à l’amalgame.

Reste une 3ème occurrence qui est apparue dans la discussion, et qui n’est pas négligeable car elle est constitutive d’une série « d’incidents » apparus de façon récurrente dans les écoles, collèges et lycées au lendemain du 1er attentat, celui du 7 janvier.

L’amalgame fait presque « systématiquement » et dénoncé au nom du « deux poids, deux mesures », entre le « droit au blasphème » dont aurait bénéficié les dessinateurs assassinés de Charlie Hebdo et le « droit au négationnisme ou à l’antisémitisme » qui est contesté à Dieudonné au nom de la loi. Pour beaucoup de jeunes c’est la même chose : si Charlie Hebdo peut se moquer de l’Islam par des caricatures du Prophète, alors ils ne voient pas de raison pour laquelle on ne pourrait pas rire de la Shoah.

Il y a cependant une énorme différence qu’on peut souligner, en dehors du rappel utile à la loi de 1972. La Shoah désigne le meurtre de 6 Millions de juifs, parce que juifs, au nom précisément de cet antisémitisme qui n’est pas une opinion mais bien un appel au passage à l’acte ; les caricatures du Prophète n’ont entrainé la mort que de ceux qui les avaient dessinées. Elles ne tuent ni n’appellent à tuer aucun musulman.

Mano Siri

[1] Il faut néanmoins aujourd’hui apporter une précision : 3 jeunes musulmans ont été assassinés ces jours derniers aux USA, au motif apparemment qu’ils étaient musulmans justement – enquête en cours